"Thirteen" de Catherine Hardwicke
- LUDWIG VON ZEEGER
- 31 juil. 2016
- 17 min de lecture

Après le déjeuner avec mes parents lors duquel j’eus pu constater toute la verve franche et entière de mon nouvel ami ambulancier, nous passions donc l’après-midi à zieuter downstairs un long-métrage en DVD assez sulfureux, sorti durant l’été 2003 aux Etats-Unis et intitulé « Thirteen », réalisé par Catherine Hardwicke avec entre autres Evan Rachel Wood, Holly Hunter et Nikki Reed dont Kroutch et moi-même eûmes sniffé un grand coup de cocaïne sur la jaquette très explicite où l’on voit, avec un regard-caméra, une fillette exposer fièrement sa langue piercée et offerte auprès de son acolyte lascive en faisant de même, avec écrit publicitairement en haut de l’affiche : «Treize ans, la Girl Attitude !»…« Thirteen », mon film préféré, est l’histoire – d’une certaine façon dostoïevskyenne voire digne d’un roman naturaliste (mais avec pour décor les couleurs chatoyantes d’une réalité sociale californienne décontractée qui est certes tout à fait exaltante) –, l’histoire, disais-je, d’une adolescente d’à peine treize ans, absolument ravissante, blonde aux yeux bleus, qui souffre énormément, communément, d’un mal, d’un ennui et d’une frustration qui sont semblables à ceux de tout en chacun à un tel âge, exposés aux tentations et aux mauvaises influences de la « modernité occidentale », celle dont les iraniens disent absolument que nous sommes des « satanistes. » La fillette décide alors, par émulation, par imitation, par une touchante curiosité et mue d’une volonté d’acoquinement qu’elle pense être gratifiante, de suivre le chemin déjà tout récemment et éphémèrement tracé par l’une de ses camarades plus aguerrie ayant presque le même âge qu’elle à un an près, qui ne la connaît pas encore et dont la réputation, déjà scabreuse, occupe les ragots de tous les autres qui la magnifient comme une sorte de coqueluche teenager quasi-inaccessible et rêvée, remplissant par la même les rêves les plus fous de ces garçons qui osent à peine songer à la fréquenter ou à faire partie de sa clique de lolitas délurées si fascinantes, il est vrai… Il advient par la suite que ces deux gamines de treize ans et quelque fassent cul et chemise, deviennent inséparables et fricotent, trafiquent à travers des expériences comme, par exemple, le fait de boire de l’alcool ou de prendre occasionnellement du LSD, de fumer non seulement des cigarettes mais aussi des joints dont l’usage (ne serait-ce que celui des clopes) est si mal perçu maintenant publiquement, de surcroît en Amérique (là où tout est censé être parfait et démesuré quoiqu’ « équilibré », paraît-il), de se faire piercer la langue et l’nombril par un tatoueur chicanos qui rêve de leur bouffer la chatte, de dealer opportunément à des types ayant quatre ou cinq ans de plus qu’elles et qui dès lors profitent sexuellement de pareilles ados, de déambuler nuitamment à travers les rues bondées du centre-ville d’une façon vestimentaire que personnellement je trouve extrêmement excitante et vulgaire – que n’importe quel homme normalement constitué trouverait tout à fait provocante de leur part (et n’oublions pas qu’en permanence « Bébé » (ou « Papa ») veut baiser » quand il voit un tel spectacle…) – et, plus simplement, il arrive à Evy et Tracy de s’envoyer en l’air avec des nègres et d’ingurgiter le foutre du premier petit connard basané frimeur à la con venu, sans forcément que l’ « Amour » ou que quelque chose comme ça qui y ressemblât vaguement puisse exister entre eux, cela peut très bien n’avoir aucun sens ni aucune importance –…de toute façon, c’est sur la facture, Baby !…« Et avaler est principalement une question de talent, poupée…» − Yeah !... Et, of course, Evie et Tracy sont d’éventuelles pickpockets, font les boutiques de Melrose Place avec de l’argent volé en se prenant pour des « Stars » ou des « Nana-Cow-Boys », aguichent férocement les hommes ayant dix ou quinze ans de plus qu’elles (qui, pour la plupart, sont d’odieux rastaquouères), se donnent des coups de poing dans la figure après s’être joyeusement défoncé le cerveau en ayant aspiré le produit de nettoyage de leur ordinateur, voire, à un moment, il leur arrive même, dans un élan de défonce prodigieux voire éblouissant, de se maquiller comme des travelots PTHC, de se déguiser avec des franfreluches et des accoutrements assez chamarrées qui semblent comme dégouliner et baver sur elles (comme avec un écriteau sur le cul qui indiquerait « young whore » ou « I’m young & crazy, i want it so bad, so go fuck me ! »), comme si quelque part un caméraman pédophile invisible et omniprésent pouvait être avec elles en train de les filmer ; et, this way, elles sortent de chez elles pour s’exhiber outrageusement devant la mère de l’une de leurs amies encore plus jeunes et ses proches. Ensuite, on voit que Tracy – celle qui avait souhaité au départ mûrir d’un seul coup et s’encanailler parce qu’elle s’ennuyait et naturellement mesurait toute sa vacuité – se déscolarise, devient de plus en plus revêche, suscite l’inquiétude de sa génitrice, dépassée, fait une dépression nerveuse au cours de laquelle, d’ailleurs, elle se sera scarifiée les membres supérieurs çà et là, puis se sépare de sa meilleure amie de défonce qui se fut alors étrangement désintéressée d’elle, peu avant une séquence de désespoir hurlé, pleuré et lamenté avec sa mère – digne d’une vraie scène hollywoodienne tragique, quoi qu’on en dise – où la petite Tracy se sent complètement condamnée et dépourvue du moindre avenir. And this fucking american teen movie se termine sur la vision de la vie de cette adolescente de treize ans déjà, en très peu de temps, ruinée, devenue un désastre total, alors que « sa jeunesse subversive » anyway donne en fait sur le Néant, l’errance, no future… – ou alors une probable carrière de pornstarlette dès ses dix-huit ans qui pourrait fort bien mourir dans les mêmes circonstances et au même âge que la très-regrettée Savannah, cette blonde Messaline intrépide complètement toxico à présent défunte dont encore à ce jour je me repasse de temps à autre les plus ardentes « péripéties californiennes » voire « Les Nuits Chaudes de Hollywood. » Et je crois qu’il n’est pas nécessaire de donner plus de détails gluants à ce sujet.
La question qui est posée est : « Qu’est-ce que la modernité ? » et aussi « Qu’est-ce que le Rêve Américain ? » voire « Qui sommes-nous ? » Parce que de cette façon nous voyons bel et bien les limites des choses : le malheur de cette fillette n’est pas tant la ruine probable qui guette tous nos enfants avides d’expériences dont en plus ils ne se rendent pas vraiment compte (et dont ils ne sont pas capables de les comparer au peu de vécu qu’ils possèdent d’emblée et qui, par conséquent, créé une atmosphère de démence précoce et de décalage) que l’expression profonde, dans notre société, non seulement de l’inconsistance du modèle occidental (en quelque sorte voué au péril de sa propre liberté, abusif envers lui-même) mais aussi de l’absence avérée de la vraie figure paternelle. Un père qui serait rêvé, un père qui serait idéal, lucide, averti et extraverti, comme se dépassant lui-même dans son rôle tout en en fixant les limites. Un père vaguement sexuel et sincère qui répondrait à toutes les interrogations des jeunes muses qui le croiseraient, qui prendrait sous son aile toutes les petites filles dévoyées qui souffrent et tendent à se perdre (et donc, là, « l’amour existerait. ») La seule chose, finalement, qui a manqué à cette adolescente fourvoyée n’est pas la « correction », la « santé mentale » ou le « remaniement de son destin « dans le droit chemin », comme le diraient des intégristes, mais le fait que le père en même temps n’était pas lui-même, surtout à une époque comme la nôtre. Car le plus important dans ce film reste le passage où donc apparaît le père (qui est encore un bel homme capable d’avoir des enfants et qui est très occupé par un job trop sophistiqué) à la rescousse de Tracy et où celui-ci convient qu’il n’en a pas le temps…et même, en partant (à l’instant où ce quadragénaire avenant dit à Billy : « Ouais, fiston, la prochaine fois, on ira surfer sur la côte, ok ?… »), le fils n’est plus très sûr de lui, alors le père s’arrête encore deux secondes et demande derechef à son fils quel est le problème avec la petite sœur de ce dernier. Billy, bien sûr, démissionne dans l’histoire et ne répond pas à son père comme ils se retirent tous les deux dans la trivialité des choses. Alors, imaginons que le grand frère ait répondu à son père, qu’aurait-il dit ? « Euh, le problème, Papa, c’est que…Tracy n’a même pas quatorze ans, elle boit et elle se drogue, elle s’habille comme une traînée, elle aguiche, elle vole, elle ment, elle deale…elle allume toute la ville et elle a des rapports sexuels avec des adultes et des nègres, sans même parler du sperme qu’elle a dû avaler. « Voilà… », as we say in fucking France, folks. Si le père avait été réellement quelqu’un d’intéressant, de compétent et d’investi aux yeux de sa fille, il aurait répondu à ses doutes et aurait prévenu chacun de ses troubles ; mais les gens veulent se rassurer en minimisant inconsciemment les circonstances. Personne ne s’occupe de personne. Et le style de père qui est ainsi exhorté est cette idée que l’on puisse être tout à la fois une autorité et un personnage aussi libre et plaisant que notre société moderne puisse l’être ou le demander, l’encourager, le promouvoir, ce qui, dans la plupart des cas, est bien sûr impossible. On ne peut être le père vaillant et providentiel d’une adolescente si affriolante et avide de cette vie moderne telle qu’on nous l’a déjà enseignée et en même temps être une sorte de Jim Morrison ou de Jimi Hendrix âgé de plus de quarante ans (qui en outre aurait miraculeusement survécu à son propre vice et à sa propre ruine, si on va chercher…) avec lequel une telle jailbait aurait pu malgré tout jouer et s’assurer dans un tel jeu – et c’est pourtant ce que l’on essaye de nous faire comprendre, finalement… Et donc le spectacle de ce malheur profond, de cette désorientation sans lendemain, de cette « exposition de la déchéance de la jeunesse », de cette « décadence liée à notre époque », nous montre tellement naturellement les limites de notre style de vie actuelle que toutes les images de ce mauvais exemple et de cette nausée peuvent être exprimées comme autant de chapitres des « Malheurs de la Vertu » du Marquis de Sade dont les victimes éventuelles auraient aussi peu importé vis-à-vis de la taille d’un tel édifice pornographique que le fait d’avoir pu recenser toutes ces « Justines » une par une ; voire les uns et les autres (qui ne sont pas forcément désignés) feignent-ils de ne pas s’en féliciter, alors que cela leur convient.
Mais, tout de même, n’oublions pas qu’il y a cette idée constante que la réalité dépassera toujours la fiction ; et, actually, je pense à une chose remarquable qui vient ici illustrer mes propos dans ses moindres détails (si vraiment vous voulez que je prolonge cette sinistre et salace histoire) : Imaginez qu’il y ait une suite à ce film. « « Fourteen » ? ou « Fifteen » ? voire (ce qui serait encore plus délirant) « Seventeen » ! Dans ce cas, que ferait-on ? Et j’en viens donc à ce que j’appelle « l’anniversaire porno de la majorité sexuelle » voire le « Birthday Sex…» Cela devait être en septembre 1995 ou quelque chose comme ça, vers les deux heures du matin, alors que je zappais sur Canal + avec son habituel et déjà éculé « Journal du Hard » sur lequel je ne tombai pas forcément par hasard. C’était presque la rentrée scolaire pour moi après un été qui eut été bien sombre et frustrant et consternant, et, cette fois-ci, ce cher Philippe Vandel nous disait, avec je n’sais quel enjouement, qu’il y avait à l’époque de plus en plus une grande mode dans le milieu du X qui consistait à fêter les dix-huit ans d’une toute nouvelle actrice en la partouzant férocement pour la première fois dès le lendemain du premier jour de sa majorité sexuelle, qu’il s’agissait là d’un véritable mouvement de la part de ces actrices érotiques qui ainsi fêtent leur dix-huitième anniversaire en se livrant dès que possible à une indicible et cruelle orgie avec des hommes tout à fait dépourvus du moindre scrupule dont alors on faisait même vaguement la publicité entre deux parties de quatre jambes en l’air. Et donc on voit durant une minute et des poussières cette très belle adolescente qui est plutôt blanche et grande et qui a dix-huit ans et un jour se faire tâter, lécher, palper, enculer, baiser par tous les trous, branler sur la gueule et se faire éjaculer dessus par cinq ou six hommes d’une trentaine d’années à la fois, sauvagement. Et donc la fille semble tellement y consentir (avec le sourire souillé et tout – passionnant !) qu’elle s’exclame « Ouais, je suis majeure ! Je peux faire ce que j’ai toujours voulu…!» Et, quand cette petite amazone presque blonde dit ça, elle est donc entièrement nue et vautrée par terre dans un coin du gourbi, les jambes en l’air, écartant du cul défoncé, le visage et le corps presque totalement aspergés et recouverts du foutre des six lascars qui, se tenant encore debout autour de ses pieds qui restent en l’air, viennent de se défouler et de s’épuiser sur elle, glaviotant et tout, alors que la caméra s’attarde indéfiniment sur cette orgie ainsi consommée à l’occasion d’un reportage d’une très courte durée (clipé en même pas deux minute) qui certes en fera toujours rêvé plus d’un… (par le passé, d’ailleurs, le « Journal du Hard » fut beaucoup plus hardi que maintenant. A l’époque, il ne suffisait que de regarder celui-ci et la branlette fut déjà terminée, « le film après on s’en fout... ») Et même ce genre de vidéos s’appelait déjà des « Barely Legals » (« tout juste légale ») ou des « Anal Slut Majorities » « (“ Come try 2 teach their ass, man !...”), « Hot Schoolgirls in Teen Reveals », « Teens for Cash », « Teens just want Some », « Age of Consent », voire des titres tels que « 18 ans et déjà une pute ! Numéro 1, 2, 3, 4, 5… » dans les sex-shops…et cætera. Alors, je pose la question moi aussi : « Quel est le problème ? » Le problème n’est pas ce qui serait l’interdiction stricte qui devrait normalement frapper de tels enthousiasmes-vidéo ; le problème n’est pas non plus que la jeunesse à ce point ne devrait pas participer à toute cette sexualité (je dirais même que le fait que les parents de cette fille, durant son anniversaire, la veille, ne se doutaient même pas ou non de ce qui se passerait le lendemain pour leur fille dans ce trou à rats sur la Riviera n’est pas non plus le véritable problème ; ça, c’est juste la blague la plus banale du monde que l’on fait tous les jours à tous les parents qui ont des filles dont ils ne savent pas grand’chose de la vie dissolue…) Le problème est que, d’après vous, combien de fois cette scène s’était-elle donc déjà complètement produite (même en-dehors du phénomène) parce que l’on avait dit officiellement que la majorité sexuelle était légalement fixée à dix-huit ans ? Imaginez que nous vivions dans des pays occidentaux et modernes « tellement extraordinaires et civilisés, n’est-ce pas ? » où l’on aurait dit volontiers que la majorité sexuelle était en fait soit à vingt-et-un an, soit à seize ans ou à quatorze ans. Dans ce cas, je suis sûr et certain qu’il se serait produit exactement la même chose, le même genre de déchaînement orgiastique, la même provocation, le même « enfer » à usage masturbatoire (et ce pour des raisons purement systémiques et culturelles qui n’échapperont à personne) : « Cosette, seize ans, une pute défoncée par tous les trous n°10… » Je veux dire que je suis sûr et certain qu’en l’occurrence « tous les autres » (quels qu’ils soient : auteurs, producteurs, réalisateurs, acteurs, diffuseurs, spectateurs – et surtout moi) n’auraient pas hésité une seule seconde de la même façon à lui sauter d’ssus, à la p’tite, « parce qu’ils pouvaient à présent complètement le faire », n’eût-ce été que par pure provocation ou non, je le répète. Comment se fait-il que, lorsque la jeune fille a dix-sept ans et onze mois, elle ne peut pas légalement se faire cracher à la figure et accomplir des partouzes-vidéo (et donc « tout le monde est en prison »), alors que, quand la même jeune fille a dix-huit ans et un jour, c’est légal : tout le monde peut y aller, « c’est la fête !... », « …on va tous lui baiser la gueule et le trou du cul dans un film !... » et même ça passe à la télé pour nous le montrer avec vanité ? (Regardez : elle a tout juste dix-huit ans et c’est une Messaline !... Restez sur Canal +, la suite du programme est encore meilleure !... ») Alors que tout le monde sait (bêtement) que – dans l’absolu voire biologiquement – c’est faux, rien n’empêche une adolescente de moins de dix-huit ans d’avoir totalement de tels rapports sexuels, avec ou sans caméra ou de décodeurs payants. Et donc c’est ce que nous faisons tout l’temps ― hypocritement –, nous sommes tous responsables à des degrés divers de ce mauvais traitement que nous ne pouvons que faire aux autres, avec ou sans « amour. » En revanche, peut-on dire qu’il s’agisse là d’un « véritable choix » de la jeune fille qui ainsi atteint sa majorité d’activité sexuelle ? Si l’on s’en persuade, c’est tout de même parce qu’il y a un fond de vérité profondément vicieux dans l’esprit de la fille ainsi que de nous tous, un fond qui existe quand même vraiment à chaque instant et dans toute notre vie, quoi que nous ayons fait. Et si le père avait un tant soit peu une idée assez nette du malheur avéré que suppose la « liberté moderne » de sa progéniture, je crois qu’il n’hésiterait pas un seul instant (indirectement) à se déguiser en toréador-héros-poète cosmique pour lui plaire, ce qui justifierait une telle passion que peu d’entre nous peuvent vivre voire y survivre et aller au-delà de cette solitude endogène évidente du père, c’est-à-dire en considérant – nécessairement – cette source, ce fond, cet antécédent providentiel mû d’un créateur inouï se retournant sur son produit comme étant une vérité en fait incontournable. Néanmoins, en ayant à l’instant même parler de « père » et de « majorité sexuelle », je me rends compte qu’il y a encore un autre problème dans ce film et non des moindres : cette adolescente de treize ans, « Tracy Freeland », a traversé toutes sortes d’épisodes humains et relationnels dont la valeur littéraire et morale est d’une richesse extraordinaire, comme nous avons pu voir la plupart des images de sa déchéance en tant que spectateur de ce petit désastre. Or, quel est l’autre grand absent de cette histoire ? Réponse : L’Amour, le fameux « Eros. » Il n’y a pas eu le moindre amour véritable dans la vie de cette collégienne. Il y a peut-être un certain enthousiasme indéniable, il est vrai, une sensualité non-négligeable et bien sûr des intrigues et de la séduction à l’état pur – et « tout l’monde veut êt’cool, bitch ! » « Sexy, la vie en Californie… » Mais il n’y a pas la moindre place pour ce que l’on pourrait appeler de « l’Amour » dans l’existence de cette fille qui ressemble d’ailleurs à toutes les autres. En effet, le problème est affreux. Et cette cruauté, cette déshumanisation des choses est actuellement une constante inexorable chez ces gens décadents que sont les « hommes modernes » qui ne sont pas des chevaliers. Que vous le vouliez ou non, cette réalité méprisante est là, sous notre nez et nous concerne tous. Et donc – oui – tout le monde sait que nous vivons dans une société factice et hostile, malgré cette « liberté » qui y est promue. Tracy Freeland n’aime personne et actually personne non plus ne l’a aimée, tel est le second véritable problème en-dehors de l’absence d’un « père magique. » Et, ce film exprime ainsi une vérité valable pour toutes les jeunes filles de maintenant : « Vos parents doivent avoir raison de s’inquiéter : il y a non seulement de quoi se poser toutes des questions du monde aussi de quoi ne jamais faire confiance à personne. »
Toujours est-il que nous sommes vers mai 2008 à présent, et hier, tout à fait par hasard, j’étais en compagnie de mon cher cousin Cale, une fois de plus, nous nous étions donnés rendez-vous à une terrasse quelque part à Castellane pour discuter et boire un coup, Chez Arthur, « Au Café de Paris », plus exactement, où, certes étant arrivé plus tôt que lui, il me fit poireauter un tant soit peu, si bien qu’au cours d’une telle attente j’eusse tout le loisir badin d’observer çà et là la petite foule moderne de jeunes Incroyables, Muscadins ou Merveilleuses qui hantaient les lieux et y rôdaient de part en part comme des spectres hippies bacchiques. La veille de cet après-midi passé avec Cale en ville, j’avais même réussi à terminer un home-movie (qui est plus un montage ou un bootleg) ayant pour sujet le nazisme, la Seconde Guerre Mondiale, la musique classique et les lolitas. Le clip commence par l’enterrement du Kaiser Guillaume II de Prusse peu avant le conflit planétaire, puis se poursuit par l’arrivée en grande pompe de Adolf Hitler au pouvoir, avec tous les défilés militaires de l’époque que l’on puisse imaginer, l’ensemble tout en images d’archives rassemblées sur l’ouverture de « Rienzi, le Dernier Tribun » de Richard Wagner. Hitler s’exprime ainsi à sa tribune vers 1933 avec la fougue et la verve qu’on lui connaît. Les gens qui avaient foi en lui l’applaudissent. « Ah, il est très bien ce Monsieur Hitler !... » Jusqu’à ce que, subitement, je glisse un habile passage de « Ludwig Van B. » avec Gary Oldman où la silhouette de Ludwig très-jeune se perd glorieusement dans l’horizon de la totalité de la Voie Lactée à jamais. Ensuite, on voit deux jeunes filles (on dirait des Marquises, voluptueuses, précieuses), peut-être d’à peine dix-huit ans, qui viennent d’assister à tout ce qui précède dans mon vidéo-clip, et qui, avec une langueur indéfinissable, se regardent entre elles, l’air de se poser des questions au sujet de l’un des plus grands compositeurs allemands qu’elles retrouvent coquinement, chacune de leur côté, notamment la première dans un bosquet viride et printanier où la donzelle s’offre sans aucune hésitation à Beethoven qui lui saute dessus et la prend. Enfin, les deux filles s’embrassent comme des lesbiennes, et, de leur étreinte et de leur baiser exquis, surgit la statue d’or du Dieu Apollon juste avant l’apparition de mon drapeau à l’étoile draconienne devant lequel, sur pause, j’eus immortalisé ma propre dextre en train de faire le salut d’Auguste près du Colisée. Après cela, le bootleg vire au carnage intégral durant la Nuit des Longs Couteaux filmée par Visconti dans « Les Damnés » où Roehm et les SA finissent par être liquidé par les SS sans qu’ils comprennent vraiment pourquoi (…Varum ?) – et l’on revient sur ce fripon de Beethoven qui s’emporte passionnément et s’exécute avec brio tel le chef d’orchestre impétueux et sourd qu’il était et qui vient de se tromper, si bien qu’aucun musicien présent dans la salle de ce début du dix-neuvième siècle ne comprenne ce qu’il fait. On retrouve alors Hitler dans sa retraite qui reçoit la visite de sa nièce de pas même treize ans, cette sorte de « pré-Eva Braun » dont il est amoureux et qu’il emporte avec lui dans toutes ses péripéties s’achevant par la mort d’Hindenburg et le ralliement de tous les soldats teutons à sa cause sur fond de Szvastika, alors que l’ouverture solennelle de « Rienzi » s’estompe magistralement, l’ensemble comme circonscrit de façon parfaite (sans m’vanter.) Donc, Cale venait d’arriver à la terrasse de « Chez Arthur », nous avions commandé deux Bourbons glacés, et, fumant clopes sur clopes, nous conversions de nos passions respectives, en l’occurrence du domaine de réflexion lié à la littérature émanant de Bret Easton Ellis et de Michel Houellebecq, tandis que l’enthousiasme inconsistant de la petite plèbe de Muscadins autour de nous (dont certains adolescents étaient carrément coiffés et vêtus comme des espèces d’Albator surgissant magiquement à nos côtés) ne désemplissait point, on pouvait même les voir rieusement danser la Tectonique par groupes entiers dans les parages tels d’éventuels dionysos se faufilant entre les tables de-ci, de-là. Nous étions en train de tailler l’bout d’gras pseudo-philosophique, mon cousin et moi, comme de sempiternels psychanalystes de bistrots, jusqu’à ce que deux filles d’à peine seize ans et quelques, de parfaites inconnues aussi charmantes, désirables et exaltantes qu’une Jane Birkin de cet âge, apparussent sur ma droite, assez furtivement, je dois dire, et s’approchèrent de notre table pour se tenir à côté de nous. La première s’adressa tout de suite à moi, et, me pointant du doigt, me dit : « Super. » Et la seconde, dans la même position, ajouta juste après : « Pater. » Puis, elles s’eclipsèrent en riant gaminement entre elles et allèrent s’asseoir à une autre table de cette terrasse, quelque part dans mon dos, à une dizaine de mètres :
- « Super Pater » ? En latin ? Elles m’ont appelé « Super Papa », ces deux gamines, là, Cale, t’as vu ça ?, demandai-je à mon acolyte, tout aussi étonné et troublé que moi.
- Ouais, j’en ai bien l’impression…
- Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? T’imagines ? On va leur parler et ce soir on saura où fout’not’queue, hein ? Et là elles auront une bonne raison de m’appeler « Papa » ?, confiai-je à Cale, un peu déconcerté, bien que j’eusse le plus grand mal à me décider de me retourner un seul instant pour jeter un œil vers ces lycéennes.
Toutefois, nous avions fait semblant de rien, et, malgré cette stupeur vite dissipée, nous avions continué de discuvater tout en observant ce spectacle des fêtards alentour. Quand bien même, un peu plus tard, ces mêmes filles quittèrent la terrasse de ce bar, tristement, (alors qu’elle se furent placées devant nous de façon à être idéalement dans mon champ de vision lorsque je les aurais vues partir) m’ayant simplement jeté un petit regard de déception, l’air de dire quelque chose comme : « Ah c’est con, t’as pas compris, P’pa… », peut-être...Vous connaissez l’histoire de Beethoven qui dit : « Parlez-moi plus fort. S’il-vous-plaît, insistez auprès de moi si vous avez quelque chose à me dire. Parce que je n’oserais jamais avouer à qui que ce soit qu’en fait je suis sourd »…