CRITIQUE DU RAP
- LUDWIG VON ZEEGER
- 3 août 2016
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Dois-je rappeler que ce même quintette (dont j’étais le cinquième, c’est-à-dire le dernier ou peut-être bien le premier, c’est-à-dire soit l’index ou le pouce de cette main droite et certainement pas l’auriculaire ou le majeur et encore moins l’annulaire de la main gauche…) avait, disais-je, pour habitude de se déplacer automobilement parlant à travers Marseille en écoutant des litanies « rap » issues de notre bonne vieille ville phocéenne aussi interminables, me semblait-il, que ces sombres rues parcourues à bord de la Safrane de Colonna qui insultait et crachait sur les putes par la fenêtre au passage. Iam, Shuriken, Freeman, Oxmo Puccino, Karim-Le-Roi, certains qui ne sont pas marseillais comme Doc Gynéco, Stomy Bugsy, Faf-la-Rage, Passi, Arsenik, et bien sûr la Fonky Family et d’autres plus obscurs encore qui m’échappent. Le Rap était une véritable passion pour eux, cette musique qu’ils n’appelaient apparemment pas du « Rap », mais du « Hip-Hop ». D’une certaine façon, ils étaient persuadés que cette musique contemporaine, ces textes parlés et non chantés, l’ambiance urbaine qui s’en dégageait immédiatement et les thèmes sociaux abordés par ces récits étaient complètement en phase avec leur vie ou avec l’amour qu’ils orientaient dans le transfert qu’ils faisaient au travers de leur vie, à tort ou à raison. Mes « comparses » pourtant n’avaient rien en commun ou très peu de choses à voir au sens exact du terme avec ces « rappeurs » (alors que ce fut plutôt le cas pour moi qui vivais et vit encore dans l’treizième) qu’ils tournaient en dérision à l’occasion quand ils s’approchaient d’une voiture à l’intérieur de laquelle ils purent distinguer des jeunes qui manifestement arboraient les stigmates de cette mouvance, je veux dire une apparence humaine qui fut tout-à-fait naturelle et non pas quelque chose de voulu pour frimer ou pour faire du mimétisme, un phénomène de mode. Si bien qu’ils parussent se délecter de tous les détails cinématiques et autres clichés cocasses courants (…des histoires de « blackoss » ou de « rebeus », comme on pourrait dire) qui gravitent autour de ce style musical, comme s’ils tendaient à vouloir s’imprégner de quelque chose que, de toute façon, ils n’auraient jamais vécu réellement et dont ils s’amusaient à en faire la mimicry de façon semblable à celle qu’utiliserait l’homme-enfant en pleine possession de ses moyens pour jouir de sa propre forme en considérant la distance qui le sépare du véritable malade ou du véritable rejeté – ou du « singe » – dès lors objectivé ; je veux dire plus clairement : « Nous n’étions pas cinq jeunes arabes de banlieue dans une voiture à Marseille qui dealaient » mais des personnes de type complètement européen qui avaient adopté un style de musique bien précis parce qu’ils jugeaient, par pseudo-émulation, que cette ambiance-là était proche de leur réalité ou de quelque chose qui, selon eux, représentait une situation adéquate avec leur temps et leur société – ambiance dans laquelle ils auraient été censés « performer » au-delà de nos rassemblements, quand bien même tout cela pour eux n’était que farce, subterfuges, blagues, sujets de divertissement, ragots et arnaques tarantiniennes de l’esprit. Cette espèce d’identification est l’une des plus grandes illusions que j’ai personnellement vécue, celle de croire que « le Présent existe » et bien d’autres choses encore que le présent ; par exemple, que « l’Humanité existerait » ; alors qu’il n’en est rien, comme chacun sait. J’étais dans leur caisse qui roulait à un rythme soutenu et j’écoutais donc toutes ces conneries inspirées entre autres « items » d’un certain Cinéma américain (from Brooklyn ?) parodié – et je trouvais cela affligeant. Par-dessus tout, cette répugnance n’était pas due à la violence du Rap en elle-même, mais à cause justement de son prosaïsme, un genre de stupidité qui semblait divertir « mes quatre drooggies » et vis-à-vis de laquelle, me concernant, j’avais envie d’me tirer. Et ils n’arrêtaient pas de me citer des phrases qui venaient de ces « artistes » qu’ils affectionnaient : « Ah oui, c’est « Akhénaton » qui a dit ça, tu t’rends compte ? » Le genre de phrases dynamiques que l’on pourrait, ma foi, aussi pourquoi pas ? reprendre dans une rhétorique musicale et en faire tout un ensemble de montages, une imagerie transférentielle d’éléments artistiques (déjà issus, d’ailleurs, de classiques du Cinéma ou plus ou moins directement de soi par analogie) que l’on samplerait à l’infini notamment en écoutant des « beats » et des basses dans une voiture après avoir fumé de gros « sticks » à base d’insecticide du Maroc (et en ayant l’impression de ne rien trahir du tout ou simplement de jouir sur une surface psychique avec une fatuité qui n’a pas de commune mesure avec ce que l’on consomme). Il y a des bonnes choses dans le Rap, je ne le conteste pas, cela a évidemment une valeur : plastique, casuistique et allégorique. Mais, la mentalité du Rap telle qu’elle est exprimée reste avant tout une sorte d’erreur du jugement que tout le monde commet (justement parce que n’importe qui juge maintenant de n’importe quoi) – et l’imposture et la rapine intellectuelles sont maintenant si bien installées dans ce courant musical que l’on ne puisse peut-être plus revenir en arrière, si tant est que ce soit à partir de la formatricité de cette erreur que l’on puisse désormais en limiter les dégâts. Cette musique-là, le Rap, parle de la vie des jeunes issus de l’immigration qui « souffrent » dans les cités, c’est un fait, et il n’y a rien de fort ou de gratifiant là-dedans. C’est une des facettes les plus basses humainement parlant de l’expression musicale et du vidéo-clip, il n’y aucune raison de s’en réjouir et d’avoir de l’empathie pour une atmosphère encore plus réactive que la subversivité du Rock et des scènes de la vie basés sur du ressentiment (des scènes assez sordides de la vie que l’on ne connaît pas forcément de visu et que moi je ne veux pas connaître. Tout y est obscénités prédatives qui signifient la virilité impuissante du jeune homme peu évolué rêvant d’une opulence subite, miraculeuse et obtenue sans effort ; problèmes quotidiens dans je ne sais quel quartier où la promiscuité n’est, il est vrai, guère une affaire facile ; frustrations ou réprobations sociales (pourquoi pas dans un ascenseur ? Un ascenseur qui tombe en panne et où un vieillard finit par être défenestré ?) ; évocations éventuelles du viol aussi bien hétérosexuel que pédérastique qui se confondent avec la situation du pauv’mec qui s’branle et pourrait séjourner au bagne ; séquences ou allusions paranoïdes élucubrées avec « la police qui ne les tolère pas et les guette comme des matons », lesquelles, historiettes, sont un véritable petit Cinéma de baltringues du samedi soir quand on s’emmerde dans son appartement et qu’il n’y a rien à la télé ; soirées douteuses entre « poteaux d’un même clan » qui finissent tel un drame au gré de l’arbitraire des rencontres, ce « drame pick-wickien » qui donne du sens à cette vie sans importance qui ne nourrit l’esprit de personne en croyant en alimenter les arguments ; pseudo-gangstérisme d’adolescents attardés et chauffés à blanc qui ont trop regardé la télé et souhaitent alors briller en utilisant des standards et des poncifs de la criminalité mise en scène par De Palma ou Scorsese. Il n’y rien là-dedans qui soient en phase avec la pulsion la plus haute de notre monde, moi je n’y vois que faiblesses, ennuis, absences, vulgarités au sens le plus humain du terme et description d’un certain pathétique – sans bien sûr qu’aucune rédemption digne de ce nom n’existe à la fin du film – « tout redevient médiocre éternellement ». Et, si tant est que ce rachat existe, on peut s’en dispenser aussi facilement que de jeter un détritus à la corbeille – par exemple, un bout de papier sur lequel on aurait justement écrit une « chanson » « sur un bout de PQ »). Tout un ensemble de choses très négatives, même dans la jouissance de ce négatif, qui indique la nécessité des moyens et l’indigence du contenu contemporain, le caractère lacunaire et l’incomplétude de l’Homme tel qu’il se voit aujourd’hui, et non son exultation ou la grandeur de l’idéal qu’il peut se fixer. Au lieu de rechercher la puissance de l’Art, on ressasse indéfiniment des choses qui n’ont pas abouties à elles-même et l’on ose appeler ça « de la musique », qui plus est de la musique « engagée » ou « sociale », « dénonciatrice », « proche du réel », « à l’écoute des problèmes des autres »… « justice sociale »…(sans oser dire une seule seconde qu’elle serait « de gauche », surtout pas) et « présente, actuelle, temporelle, factuelle, réelle, arbitraire, à vue aussi courte que l’époque où elle naquit ». Alors même qu’il s’agit de la Privation – et non de l’Extase de cette vie, comme dirait Nietzsche, sauf si vous prenez du plaisir à faire l’exposition de votre souffrance et de votre grotesque tel que cela m’arrive encore en l’occurrence en ces quelques pages, certes. Et, si tant est qu’une telle description n’a en soi rien de méprisable, celle-ci n’est pourtant pas faite par des hommes respectueux de la distinction de la narration d’une telle « prose élégiaque » qui requiert une forme beaucoup plus profonde, classique et esthétique que celle des descriptions faites par le Rap, c’est-à-dire par des personnes que la plupart des gens jouissant de prérogatives (et qui sont caricaturées et singées dans le côté le plus positif et frimeur du Rap US style Notorious Big) n’accepteraient pas à leur table, de leur serrer la main ou je n’sais quoi – c’est un fait, ce n’est pas de la « ghettoïsation » ou de l’ostracisme. Et, quant à propos de l’étalage d’une vie luxuriante, s’il faut en parler, il est tout à fait remarquable de voir dans des clips de Hip-Hop ces « artistes »-là, des rastaquouères n’étant en aucun cas des « musiciens », qui, justement, en se revendiquant les attributs de la richesse, prouvent ce qu’il y a de plus fondamentalement pauvre et décadent dans le fait de possèder (« posséder quelque chose qui ne peut guère leur appartenir par suite de l’inversion moderne des valeurs féodales ») et exposent ainsi d’eux-mêmes non seulement le visage le plus simiesque du capitalisme, de la dépolitisation et de la dépsychologisation mais aussi la contradiction inhérente au système et de leur place dans ce système qui n’est pas tant le reflet d’un désir assouvi que celui d’une privation se nourrissant à présent mieux des images de ce désir qui constituent la société, qu’on le veuille ou non (Guy Debord). Ensuite, s’il faut parler des textes de ces « chansons », n’importe qui pourra toujours s’apercevoir de la qualité manifeste, sensible, immédiate d’une certaine « poésie », qu’elle soit scandée, « slamée » ou autre chose (ou alors, on pourra toujours dire que « les seuls univers véritablement humains ne sont pas « humainement compatibles », par suite de la répugnance que les Hommes éprouveraient à vivre entre eux. D’ailleurs, s’il faut parler de « répugnance » et d’un certain « Freeman » ou « Malek » faisant partie d’IAM, je ne vois pas où est le « talent » de ce berbère auquel on m’a souvent comparé – qui plus est bêtement –, ni même en quoi consiste son « ouvrage » aussi bien qualitativement que quantitativement, et, paraît-il, ce type serait un « artiste célèbre » avec « des chansons qui en valent la peine » et on se demande de quoi on parle ( ?), alors même que mon œuvre, en dépit de sa relative obscurité, dépasse modestement et complètement la sienne à tous points de vue, et je n’ose même pas débattre de ce qui serait la valeur de nos opus si l’on devait les comparer, ce que je trouve aberrant.) En outre, pour en revenir à cette idée d’une désagrégation des talents et de la créativité, je dirais que l’absence avérée de lien dans la verticalité d’un même ensemble renvoit de facto à la vision d’un monde qui paraît ne plus fonctionner, à la vision classique du monde qui ne cherche plus à imposer sa forme et à préserver ses directives sur une autre éclosion du comportement social, artistique, politique, culturel et communautaire ; et cela se passe de telle sorte que souvent une décade déterminée devient logiquement le déni frontal des modalités sociologiques de celle qui précédait. Cette confusion intrusive du moderne sur le classique démontre la décadence inexorable du goût qui s’est installée depuis déjà très longtemps dans la littérature, la musique et toutes les autres voies d’expression (re-dixit Nietzsche) qui sont donc de la sous-communication (encore Debord), une façon inférieure et détériorée de communiquer que l’on a fini par accepter dans un ensemble de choses que nous connaissons pêle-mêle à présent ; et on ne peut rien faire contre ce fait parce que l’on ne parle plus des bonnes personnes, celles qui agencent le drame propre à nos vies sans parler de la texture et des propriétés du drame en elles-mêmes. De surcroît, le plus insupportable pour moi est encore actuellement cette façon naïve et commerciale avec laquelle on veut promouvoir Marseille par le biais de mecs comme les soi-disants « artistes » d’IAM avec leur poésie banlieusarde à la sauce provençale d’un style souvent puéril et douteux (à l’instar d’un groupe parisien plus hardcore comme, par exemple, le Suprême NTM) ou comme Luc Besson avec ces films vus par des blaireaux, joués maintenant par des personnes sans aucune envergure et écrit par un idiot auquel on voue une espèce de culte wagnérien comique depuis déjà pas mal d’années à la con que j’vis à Marseille – n’importe qui d’un tant soit peu évolué ou civilisé s’en apercevrait. De quoi parle-t-on ? On parle de Musique et d’Art, et il m’est arrivé en effet de croire que j’étais un artiste qui valait aussi bien qu’un autre. Mais comment peut-on soutenir – qui plus est bêtement et avec un esprit présomptueusement béat et bon enfant – que les mecs d’IAM « soient des artistes » ? Moi, je ne vois rien de plus qu’une bande de crétins en chemises à carreaux, baskets blanches, crânes rasés et joggings, ou à la rigueur des badauds, tout simplement, « des gens normaux ». La première fois que je les avais vus à « Nulle Part Ailleurs » en octobre 1993, durant l’interview avec De Caunes – je m’en souviendrai toujours –, je les avais immédiatement trouvés stupides et d’une banalité extraordinaire ; j’en avais même parlé le lendemain au lycée Daumier avec Nicolas Giabiconi qui était un de leurs fans, tant et si bien que ce dernier m’eût aussitôt répondu : « Mais ouais, c’est sûr, Ludo : ce sont des blaireaux, évidemment, ce sont des gens du peuple, des simplets… » Qui plus est je n’arrivais pas à comprendre l’importance soudaine et infondée que l’on donnait alors à ces gens-là, je trouvais cela aberrant : leurs prises de position politiques (rires !) à la faveur des gens qui leur ressemblent, leur dénonciation de je ne sais quoi sur un ton d’ignare prétentieux qui découvrirait en quelque sorte qu’il y a plus que lui et que « le monde appartient à des gens d’sa trempe » ou je ne sais quoi d’autre, avec cet horrible accent grossier des quartiers qui fait tellement con (on dirait un de mes voisins avec lequel j’éviterais de me taper l’pastis ! … Et dont par-dessus tout j’aimerais baiser la fille si ça l’fait…) et surtout cette habitude historiquement insondable de placer leurs convictions islamophiles répoussantes et leur côté sympatoche apitoyant parallèlement à leur univers de carton-pâte, de copiés-collés, de bandes-dessinées à deux sous et aux influences adolescentes vaguement japonaises et américaines qui n’ont aucune importance en soi et démontrent la vacuité de la culture toujours balbutiante et prosaïquement fermée de ceux qui ne savent pas créer au sens strict du terme. Ce n’est pas qu’une question de subjectivité, c’est une question de « goût » et d’ « Art ». Je suis moi aussi tout-à-fait capable de mixer les éléments d’un univers dans lequel, il est vrai, « nos paroles semblent avoir un sens » et sonner en accord avec toutes ces références auxquelles on s’identifie incontournablement – c'est-à-dire à la « Culture » que l’on possède –, mais je sais également que cette culture-là ne vaut rien dans l’Absolu ; et, la plupart du temps, ordonner et faire rejaillir des univers est la seule tâche que je sache correctement exécuter, pareillement aux méthodes que tout le monde semble utiliser actuellement afin de « créer » et qui démontrent le circuit tournant à vide et sur lui-même qu’empruntent beaucoup de ces soi-disants « créateurs » qui n’ont en fait rien à dire et dont les inspirations ne sont même pas honorables ni davantages recherchées et élaborées. Je suis outré par un tel spectacle, celui d’artistes de basse condition qui prennent la parole (« le mike », comme ils disent) et s’érigent en défenseurs de ce qui serait un peuple, la masse et finalement l’indifférenciation, lesquels n’ont rien de synoptique mais en fait tout de faussement particulier – outré par cette ignorance veule et gauche qui croit avoir son mot à dire sur tout avec des points de vue communément en porte-à-faux (aussi précaires que le fait de l’avoir dit), surtout quand ces sortes de saltimbanques s’illustrant dans des mangas essaient de vous faire croire à l’occasion qu’ils sont « intelligents » en vous sortant une sourate et en vous confiant que, malgré les épreuves, « ils croient en Dieu ». La même chose depuis des milliers d’années : « Nous, nous sommes le Peuple ; nous, nous sommes les Bons, nous, nous sommes les « Gens de Bien », les « Justes », les « Fidèles », « ceux qui croyons » et « vous, vous êtes des oppresseurs et des salauds », « des fascistes ». Et tout le monde, dans une telle inversion des valeurs, se persuade alors que seul un esprit qui n’a même pas besoin de se croire gauchiste est la plus prodigue des identités ou des natures, que seul le plus parleur des contenus au nom d’une cause universellement creuse et caduque est la profondeur même de cet univers humain – où tout ce qui est médiocre, récapitulatif, généralement synthétique, malade et mal venu, idiot et facile, vulgaire et couramment accessible est porté aux nues de votre « glorieuse modernité » comme étant de l’Art, c’est-à-dire ce qui est la seule perfection de l’Homme – « sa crête ». De quelle façon pouvez-vous penser que ces gens-là qui arrivent d’un seul coup avec les valeurs de leurs petites origines puissent être considérées comme les représentants d’un « Art » quelconque ? (« L’inversion des valeurs sans fondement sur lequel s’asseoir » a-t-elle déjà eu lieu ?!) Je ne sais pas si vous pensez de moi que je suis un…comment déjà ?... Ah oui ! « Un fasciste » parce que je viens d’écrire cette diatribe et de rétablir de façon passagère une vérité purement nietzschéenne que peu d’entre vous peuvent contester, mais je sais néanmoins ce qu’est un « artiste »… : certainement pas un voyou en jogging et casquette qui crache devant vous dans la rue où passent les voitures, de préférence lâchement rarement seul, et qui a sans arrêt le mot « pute » à la bouche au sujet de n’importe quoi qui le fait se redresser sur sa narcose ! (« Une narcose naturelle, en plus, tu vois ? En fait, le mec ne se prend à rien du tout, c’est son état naturel. Et quand il en prend, il accuse les autres d’être défoncés, alors qu’à lui « ça ne lui fait rien ». « Il gère. » « C’est de l’air ! » C’est dingue !)… Qui plus est, j’aimerais ajouter une dernière chose au sujet de ce « Rap » dont je suis en train de parler : il s’agit du problème de la permanence contemporaine de cette musique. Je m’explique : récemment j’ai appris que NTM allait probablement se reformer…(d’ailleurs, en permanence, on peut entendre des rumeurs à ce sujet : « Ah oui, il paraît que NTM va se reformer quand Joey Starr sortira de prison… » Certes.) Et donc je voyais à la télé Kool Shen chantait en concert spécial avec son groupe For My People à deux heures du matin sur Virgin 17, si bien que la même chose qu’il y a déjà vingt ans, effectivement, se produisît : Kool Shen chantait : « Quelle chance d’habiter la France, dommage que tant de gens fassent preuve d’incompétence !... » Et j’avais l’impression, il est vrai, que rien donc n’avait changé depuis 1990. Non pas parce que, indeed, le Rap n’était pas arrivé à changer quoi que ce soit (si tant est que de toute façon il n’y fût point parvenu quand même), mais parce que la durée dans le temps du phénomène ou de l’engouement rap prouvait que la nullité et la médiocrité de cette situation – malgré tous les efforts tissés contre elle – avaient persisté et que tant que notre société sera bien sûr toujours aussi nulle (animée par le « nihilisme »), le Rap aura alors de beaux jours devant lui, de telle sorte que soient encore permises toutes éventuelles « litanies ». Alors même qu’avec le Rock – et c’est là où je veux en venir – la situation est tout-à-fait différente : le Rock n’a jamais existé, le Rock – dès le départ – est mort, le Rock est l’Œuvre d’un jeune homme moribond qui veut sa perte à juste titre ou pour de bon et qui admet sa perte ; le Rock est significatif du besoin de destruction apocalyptique et de la tragédie poético-romanesque de notre société moderne. Sa mortalité immédiate conditionne l’obligation de s’en délivrer, et, comme dirait Nietzsche, de revenir éternellement, tandis que, from the other hand, le retour du Rap n’existe pas puisqu’il est significatif de la permanence d’une conjoncture sociale et politique vaine ou inutile que tout le monde trouverait évidemment insupportable et inchangeable, l’aveu de faiblesse étant possible à tous points de vue. Si le Rock exprime la fin du monde, le Rap exprime la survivance moribonde et inférieure de ce même monde dont le fait qu’il doive se reconstruire peut très bien n’avoir aucun sens (« ne sera jamais fait »), la survivance d’un monde qui a déjà brûlé. Le fameux Revival que j’évoque au travers de mon ouvrage, c’est-à-dire la perpétuelle renaissance, le retour éternel, la résurrection incoercible que constitue relativement la musique rock seront toujours possibles, parce que le temps que nous avons aimé est mort (« … La beauté de l’Art naît à la retombée de la vie », toujours Guy Debord) ; tandis que les rappeurs sont bien vivants quoiqu’inconfortablement présents dans une époque qui n’a toujours pas évolué depuis les prémisses de cette musique « au début des années 80 » où l’on « dansait le Mia »… Et, à côté du vrai Revival que permet le Rock de nos pères, il y a donc le « faux Revival » qu’est le Rap, lequel signifie le statu-quo irrésoluble, la situation inaltérable et insoutenable, le bourbier labyrinthesque de notre époque dont on nous dit qu’elle serait « en crise » et dont en effet l’immobilisme indigent et s’éternisant de nos gouvernements excédés et de notre civilisation post-moderne fatiguée laisserait à penser que nous ferions mieux de nous jeter par la fenêtre ou dans la cage d’ascenseur plutôt que de continuer ainsi crétinement à accepter un état et des circonstances aussi indignes et déshonorants. Et puis, comme nous roulions encore fumeusement à travers la sombre Phocée, nous projetions un soir tous les cinq dans la carlingue comme larrons en foire de former un vrai-faux-groupe de rappeurs « marseillais blancs » qui se serait intitulé « Les Bad Jehovaz » et qui consistait à dire que, malgré notre recherche de responsabilité, notre citoyenneté, notre place ( ?) et notre appartenance ethnique voire notre jeune âge, nous étions des « nègres », des transfuges, des êtres pervers et stigmatiques, de très mauvaises personnes dans quelque bergerie que ce fût, prêchant le vice et les ténèbres alors que rien n’eut indiqué d’emblée – pourtant – que nous étions dans cette vie le cauchemar de l’Art et de la France, parodiant tour à tour au troisième degré tels d’ivres satellites échoués cette musique hip-hop en connaissance de cause de tout ce que j’ai déjà dit – car nous étions de respectables démons baisant vos traînées de nièces après la plus digne et élitiste des conférences prestigieuses, et rien n’est jamais totalement blanc ou noir en dépit de la contradiction inéluctable que nous étions, incarnions et intégrions sans le moindre remord.