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NIETZSCHE - L'Antéchrist (extraits)

  • LUDWIG VON ZEEGER
  • 18 juin 2017
  • 18 min de lecture

« Manger à la même table qu’un prêtre exclut de soi-même ;

on s’excommunie par là de la société honnête.

Le prêtre est notre espèce de tchandala

– il faut le mettre en quarantaine, le bannir, l’affamer,

le laisser dans les plus profonds déserts !

Article 5 de la Loi Contre le Christianisme,

promulguée le 30 septembre 1888 du faux calendrier.

Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist.

« Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau

que le silence, alors tais-toi... »

Extrait d’une sourate.

« Ah ça c’est vrai : t’aurais mieux fait de te taire.

Ça nous aurait fait des vacances et moi ça m’aurait évité de te répondre !

J’adore quand vous autres parlez si justement de vous-mêmes !

Et quelle carrière dans ce cas n’eussiez-vous point faite, mon ami ?

Je vous plains... »

Ludwig von Zeeger

à « Akhénaton » qui se croit intelligent.

AVANT – PROPOS

Ce livre est réservé au plus petit nombre. Peut-être même de ce nombre aucun n’est-il encore né. Ce pourraient être ceux qui comprendront mon « Zarathoustra » : comment me serait-il permis de me confondre avec ceux pour qui dès aujourd’hui naissent des oreilles attentives ? C’est l’après-demain seulement qui m’appartient. Certains naissent posthumes. Les conditions nécessaires pour me comprendre et qui alors me feront nécessairement comprendre – je ne les connais que trop bien. Il faut être dans les choses de l’Esprit intègre jusqu’à la dureté, pour pouvoir seulement supporter mon sérieux, ma passion. Il faut être exercé à vivre sur les cimes – à se sentir au-dessus du misérable bavardage contemporain de politique et d’égoïsmes nationaux. Il faut être devenu indifférent et ne jamais demander si la vérité sert à quelque chose ou si elle peut vous être fatale... Il faut la prédilection des forts pour les questions dont personne aujourd’hui n’a le courage ; le courage des choses défendues ; être prédestiné au labyrinthe. Une expérience tirée de sept solitudes. Des oreilles neuves pour une musique nouvelle ; des yeux neufs pour les plus lointains horizons. Une conscience nouvelle pour des vérités réstées jusqu’à présent muettes. Qui plus est la volonté d’une économie de grand style : garder le contrôle de sa force, de son enthousiasme. Le respect de soi, l’amour de soi, une liberté absolue envers soi-même. Hé bien ! Ceux-là seuls sont mes lecteurs, mes vrais lecteurs, mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? Le reste n’est que l’humanité. Il faut être supérieur à l’Humanité, par sa force, par sa hauteur d’âme, par son mépris... Et donc à présent je vais vous dire mon mépris...



*


Quand je pense à notre universalisme actuel et à notre « modernité », je ne sais de quel côté me tourner ; je suis tout ce qui ne peut trouver d’issue », ainsi gémit l’homme moderne... C’est de cette modernité-là que nous étions malades, de cette paix pourrie, de ce lâche compromis, de cette « vertueuse » malpropreté du « oui » et du « non » modernes. Cette « tolérance », cette largeur de coeur qui « pardonne » tout parce qu’elle « comprend » tout, produit sur nous l’effet du sirocco ! (...) Nous avions soif d’éclairs et d’actions d’éclat, nous nous tenions le plus loin possible du bonheur des débiles et de la « soumission. » Notre air était chargé d’orages, la nature en nous s’assombrissait – car nous n’avions pas trouvé notre voie. Formule de notre bonheur : un seul « oui », un seul « non », une ligne droite, un but...


Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’aucun vice ? La compassion active pour tous les ratés et les faibles – le christianisme.


Le « progrès n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse.


Ce que j’affirme est que toutes les valeurs dans lesquelles l’humanité résume actuellement ses plus hautes aspirations sont des valeurs de la décadence. (...) J’appelle « dépravé » toute espèce d’individu qui perd ses instincts, qui choisit, qui préfère ce qui lui fait du mal. (...) Sous les noms les plus saints, règnent sans partage des valeurs de décadences, des valeurs nihilistes.


La compassion s’arme pour la défense des déshérités et des condamnés de la vie, et, par la multitude des ratés de tout genre qu’elle mantient en vie, elle donne à la vie même un aspect sinistre et équivoque.


On ne dit pas « Néant », à la place on dit « au-delà » ou « Dieu » ou « vraie vie » ou bien « Nirvana », « Rédemption », « béatitude »...


Quand on a vu de près cette calamité qu’est la théologie et qu’on la éprouvée dans sa chair jusqu’à ce quelle vous soit presque fatale, on cesse même de trouver cette farce amusante. La « libre pensée » des naturalistes et des physiologistes est à mes yeux une farce. Ces Messieurs ignorent la passion pour ces choses ainsi que celle que l’on souffre en leur nom. Cette intoxication va beaucoup plus loin qu’on ne pense : j’ai rencontré l’instinct théologique de l’arrogance partout où l’on se sent de nos jours « idéaliste », partout où, au nom d’une origine supérieure, on prétend avoir le droit de considérer la réalité de haut et de loin. (...) L’idéaliste, tout comme le prêtre, a en main toutes les grandes idées et il en joue avec un mépris condescendant contre « l’intelligence », « les sens », « les honneurs », « le bien-être » et « la science. » Le prêtre et l’idéaliste font comme si, jusqu’ici, l’humilité, la chasteté, la pauvreté, la sainteté, n’avaient pas fait indiciblement plus de mal à la vie que toutes les abominations et tous les vices. Le pur esprit est pur mensonge. Tant que le prêtre dont le métier consiste à nier la vie passera pour un type supérieur d’humanité, il n’y aura pas de réponse possible à la question : « Qu’est-ce que la vérité ? » Quand l’avocat du néant passe pour le représentant de la vérité, c’est que la vérité est la tête en bas.


Je fais la guerre à l’instinct théologique dont j’ai retrouvé de partout les traces. Quiconque a du sang de théologien dans les veines ne peut qu’être de mauvaise foi et en porte-à-faux devant les choses de notre vie – et le trouble qui en résulte se donne le nom de « Foi. » De cette optique défectueuse appliquée à toutes choses, on fait une morale, une vertu, une sainteté : on associe la bonne conscience un défaut de vision et on exige qu’aucune autre optique ne soit plus admise après avoir rendu la sienne sacro-sainte en l’accolant aux noms de « Dieu », « Rédemption », « Eternité. » (...) Ce qu’un théologien ressent comme vrai doit nécessairement être faux : voilà un des critères à peu près infaillible de la vérité. C’est son instinct de conservation le plus élémentaire qui empêche que la réalité soit à l’honneur ou qu’elle est ait seulement son mot à dire sur quelque point que ce soit.


Un peuple est perdu lorsqu’il confond son devoir avec l’idée du devoir en général.

Si l’on songe que chez presque tous les peuples le philosophe ne constitue que le perfectionnement du type sacerdotal, cette manière héritée des prêtres de se mystifier soi-même ne surprend plus. Lorsqu’on est chargé de tâches sacrées, d’amender, de sauver, de racheter les hommes, lorsqu’on abrite la divinité dans sa poitrine et lorsqu’on est le porte-parole d’ « impératifs de l’au-delà », du seul fait de cette mission, on se trouve d’emblée hors des évaluations purement intellectuelles, on est soi-même déjà presque sanctifié par cette mission et déjà l’archétype d’un ordre supérieur ! Le prêtre, qua’-t-il à faire de la science ? Il est bien au-dessus de tout cela ! Et jusqu’à présent, le prêtre a régné ! Seul lui décrétait le « vrai » du « faux » ! Et la science n’est qu’un prolongement tronqué de la « religion universelle » et du « Dieu Unique. »


Dans le christianisme, ni la morale, ni la religion n’a aucun point de contact avec la réalité. Il n’y a là que des causes imaginaires : « Dieu », « âme », « moi », « libre arbitre » (pourquoi pas « serf arbitre » ?) Et que des effets imaginaires : « Péché », « Rédemption », « grâce », « expiation », « rémission des péchés. » Il n’y a qu’un commerce entre des êtres imaginaires : « Dieu », « esprits », « âmes. » Qu’une science imaginaire de la nature (anthropocentrisme, absence totale de notion de cause naturelle.) Il n’y a qu’une psychologie imaginaire faite d’une totale mécompréhension de soi-même et des autres, d’interprétations hasardeuses des sensations agréables et désagréables à l’aide du langage symbolique propre à l’idiosyncrasie religieuse et morale : « contrition », « remords de conscience », « tentation du malin », « proximité de Dieu », ainsi qu’une téléologie imaginaire : « le Royaume de Dieu », « le Jugement Dernier », « la Vie Eternelle. » Tout ce monde de fiction prend ses racines dans la haine du naturel (la réalité !) (..) Qui donc a intérêt à s’évader de la réalité par le mensonge ? Celui qui souffre de la réalité, d’une réalité manquée. C’est la prédominance des sentiments désagréables sur les sentiments agréables qui est la cause de cette morale et de cette religion fictive, une prédominance manichéenne qui nous donne ainsi la formule de la décadence.


Un peuple qui croit encore à lui-même possède encore son Dieu particulier. En son Dieu, il vénère les conditions qui lui ont permis de prendre le dessus, ses vertus, – il projette en un être à qui l’on puisse en rendre grâces le plaisir qu’il prend à lui-même, son sentiment de puissance. Qui est riche aime à donner : un peuple fier a besoin d’un Dieu pour lui sacrifier. Dans ces limites, la religion n’est qu’une gratitude, une reconnaissance d’être ce que l’on est en ayant besoin d’un dieu pour cela. (...) La castration contre nature d’un Dieu qui serait seulement un dieu du bien et non pas du Bien et du Mal en même temps ne serait ici nullement au nombre des choses souhaitables. On a autant besoin d’un Dieu bon que d’un Dieu méchant, car ce n’est pas à la tolérance ou à la philanthropie que l’on doit l’existence. Que nous importerait un Dieu qui ne connaîtrait pas la colère, la vengeance, l’envie, le sarcasme, la ruse, la violence ? Un dieu qui ignorerait jusqu’aux plus voluptueuses ardeurs de la victoire et de l’anéantissement ? On ne comprendrait pas un tel « Dieu » et à quoi bon l’avoir ? (...) Sans doute quand la soumission apparaît à sa conscience comme le premier impératif et les vertus de l’homme soumis comme des conditions de survie, alors il faut aussi que son Dieu change. Il devient couard pusillanime, modeste, il conseille maintenant la « Paix de l’Ame », la fin de la haine, l’indulgence, « l’amour envers ses ennemis. » Il moralise constamment, il va se nicher au creux de toute vertu personnelle, il devient le « Dieu-pour-tous », il se fait particulier et « cosmopolite... » Autrefois Dieu représentait la force d’un peuple, tout ce qu’il y avait d’agressif et d’avide de puissance dans l’âme d’un peuple : maintenant il n’est plus que le « Bon Dieu. » En vérité, soit les dieux sont la volonté de puissance et sont des dieux nationaux, soit ils sont l’impuissance de la volonté et deviennent nécessairement des « dieux bons », des dieux modernes.


On comprend sans qu’il soit besoin d’insister à quels moments de l’histoire la fiction dualiste d’un Dieu bon et d’un Dieu méchant devient possible : le même instinct qui amène les hommes soumis à rabaisser leur Dieu au rang de « bien soi » les conduit à effacer toutes les qualités du Dieu de ceux qui les ont soumis. Il se vengent de leurs maîtres en diabolisant leur Dieu. Le bon Dieu tout comme le Diable ne sont que des sous-produits de la décadence. (...)


Comment peut-on dire que le passage d’un Dieu national à un Dieu universel soit un progrès ? Lorsque les conditions nécessaires à l’éclosion d’une vie montante sont escamotées, lorsque tout ce qui est fort, audacieux, dominateur et fier est éliminé de la notion même de Dieu et que celui-ci est rabaissé au rang d’une symbolique canne pour les éclopés, d’une planche de salut pour ceux qui se noient, lorsqu’il devient par excellence le « Dieu des Humbles », des pécheurs et des malades et que le seul attribut de son prédicat demeure « le Messie », « le Sauveur », que signifie une telle métamorphose ? Le dieu national, n’ayant plus de peuple élu, est devenu un dieu errant sur les routes. Il n’est plus fixé nulle part tant qu’il n’a plus été fixé de partout chez lui, ce grand cosmopolite – jusqu’à ce qu’il ait eu de son côté le plus grand nombre et la moitié de la Terre ralliée à sa cause. Mais ce Dieu démocrate parmi les dieux n’est pourtant pas devenu un fier dieu païen : il est resté Juif, le Dieu des encoignures, de tous les recoins les plus sordides et de tous les logis les plus insalubres de l’univers. Aujourd’hui comme hier, son empire universel s’étend sur un « autre monde », celui des bas-fonds, un hospice, un royaume des souterrains et des ghettos. Et, à force de métaphysique, « Dieu » s’est fait métaphysicien, araignée de l’esprit tissant sa toile à partir de lui-même. Il s’est fait « idéal », « pur esprit », il s’est fait « absolu », il s’est fait « chose en soi », ce qui est sa décadence. Dieu dégénéré en antithèse de la vie au lieu d’en être sa transfiguration, son éternel acquiescement.


Dans le christianisme, l’idée même d’hygiène est réfutée pour cause de sensualité, la chose liée au corps est considérée comme impie.


Le christianisme avait besoin de notions et de valeurs barbares afin de se rendre maître des Barbares : telles sont l’offrande des prémices, le sang bu dans la Cène, le mépris de l’esprit et de la culture, la torture physique et morale sous toutes ses formes...


Le bouddhisme n’a pas besoin de rendre sa souffrance respectable en l’interprétant par le péché – il dit seulement ce que pense tout le monde : « Je souffre. » Pour le barbare ou pour le guerrier, par contre, la souffrance n’a rien de respectable en soi : il a d’abord besoin d’une explication pour s’avouer le fait même qu’il souffre ; d’instinct, il aurait plutôt tendance à nier la souffrance ou à la subir en silence, par sentiment de honte. C’est là que la notion de « Diable » qui fut inventée a été une véritable bénédiction : on avait un ennemi redoutable et d’une puissance supérieure qui portait en lui toute la culpabilité des autres, si bien que l’on eût plus honte de souffrir sous les coups d’un tel ennemi. (...) Il est parfaitement indifférent pour un universaliste de savoir si une chose est vraie, mais elle devient vraie et importante dans la mesure où on la croit vraie. La foi jette le discrédit sur la raison du fait même que la recherche de cette raison soit interdite (...) L’espérance est plus forte que le bonheur et l’espérance que suppose la Foi ne doit être démentie par aucune vérification de la réalité qui remettrait en question l’existence de l’Au-Delà ou de la vie après la mort.


L’obligation d’une ascèse sexuelle rend le culte plus ardent, plus passionné et intense, car l’Amour est l’état où l’homme voit le plus les choses comme elles ne sont pas, là où il approuve tout et n’importe quoi du fait même de l’amour. C’est là que la faculté de s’illusionner atteint des sommets, mais aussi celle d’édulcorer et de transfigurer. Par amour on tolère tout et l’on est déjà sauvé de ce qu’il y a de pire dans la vie : on ne le voit même plus.


L’idée de Dieu devient alors un instrument entre les mains d’agitateurs sacerdotaux qui se mettent à interpréter tout bonheur comme une rétribution et tout malheur comme une punition de la désobéissance à Dieu, du « péché. » Par ce mode d’interprétation impudemment mensonger d’un prétendu « ordre moral universel », on renverse une fois pour toutes la notion naturelle de « cause » et d’ « effet », on a besoin d’une causalité anti-naturelle. Que signifie « l’ordre moral universel » ? Qu’il y a une fois pour toutes une volonté divine quant à ce que l’homme doit faire et ne pas faire ; que la valeur d’un peuple ou d’un individu se mesure à sa plus ou moins grande obéissance à la volonté divine. La réalité cachée par ce pitoyable mensonge est celle-ci : le prêtre abuse du nom de Dieu : il nomme « Règne de Dieu » un état de choses où c’est le prêtre qui détermine la valeur des choses ; il nomme « volonté de Dieu » les moyens par lesquels un état est atteint ou maintenu. (...) Dans toute société à organisation sacerdotale, les « péchés » sont indispensables, ils sont les véritables leviers du pouvoir, le prêtre a besoin que des péchés soient commis pour vivre vis-à-vis de ceux qui se soumettent à lui.


Si quelque chose est peu évangélique, c’est bien la notion de « héros. » C’est même le refus de tout conflit violent, de tout sentiment de mener un combat qui semble ici s’être fait instinct : l’inaptitude à résister y est érigée en morale (« ne résiste pas au méchant ») mais aussi la paix trouvée dans l’incapacité d’être l’ennemi de quelqu’un.


La « Bonne Nouvelle », c’est précisément cela : la béatitude n’est pas promise, elle n’est soumise à aucune condition : elle est la seule réalité – le reste n’étant que signes qui permettent d’en parler. La conséquence d’un tel état se projette dans une nouvelle pratique, celle proprement dite « évangélique. » Ce n’est pas une croyance qui distingue le chrétien : simplement le chrétien agit d’une façon différente. Il n’offre ni en paroles, ni dans son cœur, aucune résistance à celui qui agit mal avec lui. En ne faisant pas de distinction entre l’indigène et l’étranger, entre le Juif et le non-juif (« le prochain » étant le coreligionnaire du chrétien, c’est à dire le Juif), en ne s’irritant contre personne et en ne méprisant personne, en ne se présentant pas devant les tribunaux et en ne s’y laissant pas citer (« Tu ne prêteras point serment »), en ne répudiant sa femme sous aucun prétexte, même dans le cas d’une infidélité prouvée de sa part... Tout cela relève au fond d’un même principe, tout cela n’est que la conséquence d’un même instinct : l’attitude débonnaire face à la réalité que notamment l’on retrouve surtout maintenant, à notre « époque moderne » si tolérante et flasque. On appelle même cela « la gentillesse », pour ne pas dire « la tendresse. » Ainsi est-ce le sentiment que l’on a de soi-même et la manière dont on doit vivre pour se sentir « au ciel » et « éternel » alors que tout autre comportement nous écarterait de ce « sentiment céleste. » C’est uniquement cela qui est la réalité psychologique de la Rédemption : un nouveau mode de vie – très relatif – et non pas une nouvelle croyance.


Le « règne de Dieu » n’est rien que l’on puisse attendre ; il n’a ni hier, ni lendemain, il ne viendra pas « dans deux mille ans » - c’est l’expérience du cœur de quelqu’un : il est partout et nulle part à la fois.

Ne pas offrir de résistance au méchant – l’aimer.


Parvenu à ce point, je ne puis réprimer un soupir. Il est des jours où je suis affligé de la plus noire mélancolie : le mépris des hommes. Et celui que je méprise, c’est l’homme d’aujourd’hui – que j’appelle « mon malheur contemporain. » L’homme d’aujourd’hui...Son souffle impur me fait suffoquer. Je suis à l’égard du passé, comme tous ceux qui savent, d’une grande générosité qui me pousse à présent à me dominer : je parcours avec une sombre circonspection cet univers dément deux fois millénaires que l’on appelle « Eglise chrétienne » et je me garde bien de tenir l’humanité pour responsables de ses maladies mentales. Mais, mes sentiments changent du tout au tout dès lors que je me retrouve maintenant, dans l’époque moderne, notre époque. Notre époque hélas ne peut être que consciente... Ce qui autrefois était simplement morbide est devenu à présent le comble de l’indécence : comment peut-on avoir l’indécence d’être chrétien de nos jours ? Ainsi commencent mon mépris et mon dégoût. Je regarde autour de moi et il n’en est rien resté, pas un seul mot ce que l’on appelait autrefois « la vérité. » Nous ne supportons même plus qu’un prêtre prononce seulement le mot « vérité. » Il suffit d’avoir la probité et l’exigence les plus modestes pour ne pouvoir ignorer qu’aujourd’hui un théologien, un prêtre, un pape, à chaque phrase qu’il prononce non seulement se trompe mais aussi qu’il trompe les autres, et qu’il n’est même plus en son pouvoir de mentir par « innocence » ou « inconscience. » Même le prêtre sait – comme tout le monde – qu’il n’y a plus de « Dieu », plus de « pécheur », de « rédempteur » et que « libre arbitre » et « ordre moral universel » ne sont que des mensonges. Le plus profond effort de l’esprit et du sérieux n’autorise plus personne à ne pas en être conscient. Nous savons de nos jours par notre conscience morale courante ce que valent ces inquiétantes inventions des prêtres et de l’église, à quoi elles ont déjà servi : à atteindre un état où l’humanité se souille elle-même à tel point que sa vue inspire le dégoût : les notions d’ « au-delà », de « jugement dernier », d’ « immortalité de l’Ame »... qui ne sont que des instruments de torture et des systèmes de cruauté par lesquels le prêtre tend à maîtriser le monde. Tout le monde le sait mais tout reste inchangé. Où trouver une véritable convenance sociale quand on sait que nos politiciens actuels – qui ne sont pas des croyants dans leurs actes – se proclament aujourd’hui encore chrétiens et vont à la Sainte Table pour s’y montrer ? Un jeune prince à la tête de ses régiments, qui est la gloire de son peuple, mais qui, sans la moindre pudeur, professe l’universalisme ! Qui donc le christianisme nie-t-il ? Qu’appelle-t-on le monde ? Le fait d’être soldat, juge, patriote, de se défendre, de tenir à son honneur, de chercher son avantage, d’être fier ? Toutes pratiques contemporaines, chaque instant, tout jugement de valeur qui se traduit en acte est aujourd’hui profondément anti-chrétien ! Quel monstre de fausseté faut-il créer pour que « l’homme moderne » – ce descendant de Juif errant – n’ait pas honte malgré tout cela de se dire encore chrétien ?!


Le christianisme n’est pas issu du ressentiment, mais de ce qu’il y avait d’exemplaire dans cette manière de mourir, cette liberté téméraire, ce souverain détachement au-dessus de tout ressentiment. (...) Mais c’était là, sur tous les points, un contresens total (...) Comprendre le « règne de Dieu » comme un dénouement alors que l’Evangile avait justement été l’accomplissement du « règne de Dieu » à travers la mort du Christ, faisant ainsi de lui un théologien aux yeux de ses amis en déroute qui ne pouvaient admettre que tous pouvaient ainsi se dire « enfants de Dieu » par un tel sacrifice... La vengeance des disciples consista alors à exalter Jésus de manière extravagante, à l’éloigner d’eux, tout comme les Juifs avaient détaché leur Dieu d’eux-mêmes et l’avaient porté aux nues, de telle sorte que le Dieu unique et l’unique fils de Dieu soient pourtant nés – ensuite – du ressentiment, comme toute morale moderne.


« Vivre de telle sorte qu’il n’y ait plus de sens à vivre », voilà ce qui devient alors le sens de la vie. A quoi bon le sens social, la gratitude envers nos origines, nos maîtres de l’esprit et nos devanciers ? A quoi bon travailler ensemble, se faire confiance, œuvrer pour quelque bien commun et ne pas le perdre de vue ? Donc ce ne sont là qu’autant d’écarts hors du « droit chermin »... ?! « Il n’est besoin que d’une chose : « que chacun en tant qu’âme immortelle soit l’égal de chacun », que dans la totalité des êtres le salut de chaque individu puisse prétendre à une signification éternelle, définitive, que des petits cagots aux trois-quarts fous aient le droit de s’imaginer qu’en leur honneur les lois de la nature puissent êtres constamment violées et contaminées. On ne saurait pousser plus loin cette exaltation de l’égocentrisme à de telles extrêmités de l’impudeur ! Et c’est pourtant à cette vanité personnelle effroyable que le christianisme doit sa victoire : il a gagné ainsi à sa cause tous les ratés, tous les indignés, tous les laissés-pour-compte, toute la lie et la vermine, tout le rebut de l’humanité. « Le salut de l’Ame », traduisez « je suis le centre de l’univers... » La soi-disant « égalité des droits pour tous » est l’œuvre du christianisme, qui déclare une guerre à outrance conte tout sentiment de respect et de distance entre l’homme et l’homme, c’est à dire à la seule condition qui permette à la culture de s’élever. Du ressentiment des masses, il a su forger son arme principale contre tout ce qu’il y avait de noble, de joyeux et de magnanime sur Terre. « L’immortalité accordée au premier venu » ? C’est là le plus grave et le plus pervers des attentats jamais perpétrés contre l’humanité aristocratique – et ne sous-estimons pas cette calamité née de la religion qui s’est infiltrée jusque dans la politique ! Personne réellement n’a plus aujourd’hui le courage d’assumer des privilèges, des droits seigneuriaux, un sentiment de respect pour soi-même et ses pairs, une passion pour la distance ainsi qu’un véritable « pouvoir » sans être un escroc, un voleur... Notre politique est malade de ce genre d’arrogance et la mentalité aristocratique est ce qui a été le plus miné souterrainement par le mensonge de « l’égalité » ! Si croire aux prérogatives du plus grand nombre fait et fera encore des révolutions, ce sont les jugements de valeur chrétiens que toute révolution transpose dans le sang et le crime. L’universalisme est un soulèvement de tout ce qui rampe contre ce qui est haut : l’Evangile des humbles, en effet, rend humble et vil.


Il ne faut pas se laisser abuser : « Ne jugez point ! », disent-ils, mais ils vouent à l’Enfer tous ceux qui les gênent. Quand ils appellent Dieu à juger, c’est eux-mêmes qu’ils jugent ; quand ils glorifient Dieu, c’est eux-mêmes qu’ils glorifient ; quand ils exigent des vertus dont ils ne pas sont précisément capables, ils se donnent la noble apparence de ceux qui combattent pour la domination de la vertu. (...) Une fois pour toutes, on (c’est à dire la « communauté », « les bons », « les justes »), on s’est placé d’un côté, celui de la « Vérité », et le reste – « le monde » – n’est plus qu’un monde d’hérétiques.


Ce qui nous distingue nous, ce n’est pas d’identifier « Dieu » dans l’histoire des civilisations, ni dans la nature humaine, mais de ressentir ce que l’on vénère sous le nom de « Dieu » et de « religion » non comme divin, mais comme pitoyable, absurde, nuisible, non seulement comme une erreur mais aussi comme un crime contre la vie, un crime contre l’humanité. Si l’on prouvait Dieu, nous ne saurions qu’encore moins y croire ! La chose est aberrante par définition de la réalité. (...) La religion ne fait qu’infecter, dénigrer, discréditer la vraie discipline intellectuelle, la lucide et sévère probité de la conscience et de l’esprit.


Le péché, cette forme d’auto-avilissement de l’Homme, a été inventé par le prêtre pour rendre impossibles la science et la culture ainsi que toute véritable noblesse chez l’Homme.


Il y a aussi chez les chrétiens et les autres croyants une sorte de critère de la vérité que l’on nomme « preuve par l’efficacité » : « ...La Foi donne la béatitude, donc elle est vraie. » On peut d’abord objecter que cette « béatification » n’est pas prouvée mais seulement promise. Si la condition première de la béatitude est d’avoir la foi, on doit connaître la béatitude parce que l’on croit. Mais comment peut-on prouver cette « béatitude » ? La prétendue « preuve par l’efficacité » n’est donc au fond qu’une croyance, c’est-à-dire celle que l’effet que l’on attend de la Foi ne manque pas de se produire. Pris comme critère de la vérité, ce « par conséquent » serait le comble de l’absurde. Mais, si la béatification par la foi était prouvée, cela serait-il jamais une preuve de la vérité lorsque des sensations de plaisirs interviennent dans la réponse à la question « qu’est-ce qui est vrai ? » La preuve par le plaisir n’est que la preuve du plaisir. Depuis quand est-il établi que les jugements vrais causeraient plus de plaisir que les faux ? La rigueur, l’expérience et la profondeur de l’esprit prouvent justement le contraire. Si la foi donne la béatitude, alors elle ment.


LA SEULE SOLUTION ?

S’OPPOSER RADICALEMENT À TOUTES LES RELIGIONS,

SE CONFRONTER À DIEU LUI-MÊME EN TANT QUE PHILOSOPHE

ET CONTESTER TOUTES LES VALEURS ÉTABLIES.


 
 
 
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© 2023 par Loup Corsini. Créé avec Wix.com

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